L'objectif n'est plus d'être performant aujourd'hui, mais de s'assurer d'exister encore demain pour pouvoir l'être.

Economie de la fonctionnalité: Levier d'adaptation 4/11

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ROBU'SPHÉRE

Caroline Poiret Domanine

4/20/20267 min temps de lecture

L'économie de la fonctionnalité invite à une profonde introspection sur notre rapport à la propriété.

Ce modèle postule que la valeur réside non pas dans la possession d'un bien, mais dans le service qu'il rend. Il s'agit de vendre l'usage ou la performance plutôt que l'objet lui-même. Face aux limites écologiques et aux crises d'approvisionnement, cette approche est une transformation économique en cours en France, soutenue par les pouvoirs publics et adoptée par des entreprises pionnières.

L'Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC) fournit aux entreprises, individus ou territoires, des solutions intégrées de services et de biens reposant sur la vente d'une performance d'usage ou d'un usage, et non sur la simple vente de biens . Ce modèle vise à sortir de la logique volumique (produire et vendre toujours plus) pour se concentrer sur les effets utiles réels pour le client.

Il est crucial d'insister sur le "C" de Coopération, récemment accolé au terme. Comme le souligne le Ministère de la Transition écologique, ce terme souligne l'importance d'une transformation des interactions entre plusieurs activités sur un même territoire. L'EFC implique la création d'écosystèmes coopératifs où acteurs publics, entreprises privées et citoyens mutualisent leurs ressources pour répondre aux enjeux du développement durable à l'échelle locale.

L'adoption de l'EFC représente un saut systémique pour l'entreprise, modifiant fondamentalement la manière dont elle génère et capture de la valeur. Loin d'être une contrainte, cette transition s'avère être un levier de robustesse organisationnelle et de compétitivité.

  • L'alignement des intérêts et la fin de l'obsolescence programmée : Dans le paradigme classique de la vente en volume, le fabricant a un intérêt financier à ce que son produit doive être remplacé (obsolescence programmée ou perçue). Avec l'EFC, ce glissement contractuel bouleverse la chaîne de valeur. Le fournisseur restant propriétaire du bien, il a tout intérêt à concevoir des produits extrêmement durables, facilement réparables et optimisés, puisque les coûts de maintenance, de réparation et de remplacement en fin de vie lui incombent directement. La durabilité devient le moteur de la rentabilité.

  • Stabilité financière et lissage de la trésorerie : L'EFC transforme un revenu one shot en un revenu récurrent et prévisible. En facturant un abonnement, un forfait d'usage ou une performance atteinte, l'entreprise s'assure des flux de trésorerie réguliers sur le long terme. Comme le souligne l'association ORÉE, les stratégies d'EFC participent à un lissage des revenus dans le temps, grâce à l'inscription de la relation commerciale dans la durée.

  • Une relation client transformée en partenariat : L'EFC met fin à la relation transactionnelle éphémère pour instaurer un partenariat de long terme basé sur la confiance.

  • Levier d'innovation et valorisation de l'immatériel : En restant propriétaire, le fournisseur garde la maîtrise du cycle de vie et collecte des données précieuses sur l'usage réel du produit.

Des modèles d'affaires éprouvés illustrent cette robustesse. Michelin, pionnier historique, facture aux flottes de transport des kilomètres parcourus plutôt que des pneumatiques, incluant l'entretien et l'optimisation de la pression pour réduire la consommation de carburant. Xerox a révolutionné son secteur en passant de la vente d'imprimantes à la facturation à la copie, puis aux "Managed Print Services", gérant l'ensemble des flux documentaires de ses clients.

Au-delà des bilans comptables, l'EFC est porteuse d'un projet de société. Elle redessine les contours du travail et de l'organisation territoriale, générant des externalités positives majeures pour les citoyens.

Sondage Club Noé (Hauts-de-France, 2016-2018) sur 41 entreprises EFC :

  • Création d'emplois locaux et non délocalisables

  • Développement des compétences et sens au travail

  • Accessibilité et justice sociale

  • Dynamiques territoriales et coopération

Pour se projeter, le rapport du Sénat propose une vision narrative : "Une journée dans la vie de Noa en 2050". Noa utilise une mobylette en location municipale incluant entretien et assurance, possède un réfrigérateur loué avec optimisation énergétique à distance, et emprunte ses outils dans un atelier collaboratif. Ce récit illustre comment l'EFC tisse un réseau de confiance, de solidarité et de services partagés, renforçant le tissu social local.

Petit Bateau : La location pour accompagner la croissance :
Dans le secteur textile, particulièrement polluant, la marque française Petit Bateau a lancé un service de location de vêtements pour bébés par abonnement (box). Ce modèle répond la durée d'usage extrêmement courte des vêtements premier âge. Les parents souscrivent à des box (de 52€ à 85€/mois) et peuvent échanger les vêtements au fur et à mesure que l'enfant grandit

Decathlon : L'abonnement à la pratique sportive :
Decathlon déploie massivement des offres de location par abonnement pour le matériel de sport (vélos, matériel de camping, fitness). L'utilisateur paie une mensualité qui inclut non seulement la mise à disposition du matériel, mais surtout un bouquet de services : livraison, entretien régulier, réparations et assurance contre la casse ou le vol. Ce modèle lève le frein de l'investissement initial pour des sports saisonniers ou occasionnels, tout en garantissant à Decathlon un contrôle sur le parc matériel, facilitant son entretien et son futur reconditionnement.

Xerox : De la machine au flux documentaire :
Exemple canonique de l'EFC, Xerox a compris dès les années 60 que ses clients ne voulaient pas posséder un photocopieur complexe, mais voulaient des copies. Aujourd'hui, avec ses "Managed Print Services" et "Digital Services", Xerox va beaucoup plus loin. L'entreprise loue le matériel, fournit automatiquement les consommables grâce à la maintenance prédictive, mais propose surtout des solutions logicielles pour numériser, automatiser et sécuriser les flux de données non structurées de ses clients. L'usage vendu n'est plus l'impression, mais la gestion efficace et sécurisée de l’information.

Le Numérique Écoresponsable (France 2030) :
Le secteur du numérique, très gourmand en métaux rares et en énergie, commence sa mue. Dans le cadre du plan France 2030, l'appel à projets "Econum" (doté de 50 millions d'euros) soutient spécifiquement le développement d'offres en économie de la fonctionnalité. Il s'agit de financer des modèles où les flottes informatiques d'entreprises sont gérées comme un service global, incluant l'éco-conception, l'allongement maximal de la durée de vie par la réparation, et le reconditionnement systématique, rompant avec le renouvellement frénétique du matériel tous les trois ans.

Si les bénéfices sont clairs, la transition d'un modèle linéaire vers l'EFC ne se décrète pas du jour au lendemain. Elle implique un saut systémique qui confronte les organisations à des défis majeurs, nécessitant un accompagnement structuré.

Les défis de la transition

  • Le mur du financement et de la trésorerie : C'est souvent le frein principal. Dans l'EFC, l'entreprise conserve la propriété des biens mis à disposition. Elle doit donc financer la fabrication de ces actifs (qui deviennent des immobilisations à son bilan) avant de percevoir les revenus récurrents des abonnements. Ce besoin en fonds de roulement (BFR) accru nécessite des mécanismes de financement spécifiques, car les banques traditionnelles peinent parfois à évaluer le risque de ces nouveaux modèles immatériels.

  • Complexité organisationnelle et nouvelles compétences : L'entreprise doit internaliser ou orchestrer de nouvelles fonctions : maintenance prédictive, logistique inverse (récupération des produits), reconditionnement, gestion des données d'usage (IoT), et animation d'écosystèmes de partenaires. Cela demande des investissements en formation et en systèmes d'information.

  • Cadre comptable et juridique : Les normes comptables actuelles sont pensées pour l'économie linéaire. Comment amortir des produits "livrés à soi-même" ? Comment gérer juridiquement les risques de dégradation ou de mésusage par le client ? Comment évaluer financièrement la valeur des "effets utiles" (bénéfices sociaux et environnementaux) générés sur un territoire ? Ces questions nécessitent des innovations juridiques et contractuelles. En 2023, le Conseil National de la Consommation (CNC) a été saisi pour réfléchir à la sécurisation juridique de l'EFC pour les consommateurs, garantissant que les contrats de service soient équilibrés et protecteurs, favorisant ainsi la confiance nécessaire au déploiement de masse de ces offres.

L'écosystème de soutien en France

Pour surmonter ces obstacles, la France a structuré un écosystème d'accompagnement impulsé par les pouvoirs publics dont l’ADEME est le fer de lance depuis 2013. Elle intervient à tous les niveaux : sensibilisation, financement d'études, et accompagnement au changement d'échelle. Entre 2013 et 2018, l'ADEME a soutenu plus de 170 organisations, majoritairement des PME et TPE.

Les dispositifs d'accompagnement concrets :

  • Les Clubs EFC régionaux : Soutenus par l'ADEME et animés par des structures comme l'Institut Européen de l'EFC (IE-EFC), ces clubs proposent des parcours d'accompagnement collectifs de 12 à 18 mois. Ils permettent aux dirigeants de TPE/PME de se former, de lever les freins collectivement et de repenser leur stratégie. Plus de 500 entreprises ont déjà bénéficié de ces parcours.

  • Le programme COOP'TER : Dédié aux dynamiques territoriales, ce programme accompagne les collectivités et les acteurs locaux pour co-construire des projets économiques multi-acteurs répondant aux besoins du territoire (mobilité, alimentation, énergie).

  • Aides financières et études : Les entreprises peuvent bénéficier d'aides de l'ADEME couvrant jusqu'à 80% du coût d'une étude de faisabilité pour basculer vers l’EFC. Bpifrance propose également des "Prêts Verts" pour soutenir les investissements liés à cette transition.

L'Économie de la Fonctionnalité est une refonte de notre logiciel économique. En substituant la vente de l'usage à la vente du bien, l'EFC s'attaque au cœur du problème de notre époque : la logique volumique qui lie inexorablement la croissance économique à la destruction du capital naturel.

Comme nous l'avons vu, ce modèle crée un triptyque gagnant. Il offre aux entreprises une résilience inédite, des revenus récurrents et un moteur d'innovation basé sur la durabilité. Il apporte à la société des emplois locaux qualifiés, du sens au travail et un accès démocratisé à la qualité. Enfin, il offre à l'environnement une véritable bouffée d'oxygène en organisant un découplage absolu entre la satisfaction de nos besoins et l'extraction de ressources matérielles.

Cependant, cette révolution silencieuse nécessite du courage managérial, des innovations financières et une forte volonté politique pour adapter nos cadres réglementaires et comptables. Les exemples de Michelin, Signify, Tarkett ou Petit Bateau prouvent que la transition est non seulement possible, mais qu'elle constitue un avantage compétitif décisif pour l'avenir.

L'EFC dessine les contours d'une économie post-croissance matérielle, où la prospérité se mesure à l'aune des effets utiles générés, de la qualité des liens coopératifs tissés sur un territoire, et de la préservation du vivant. C'est une voie pragmatique, exigeante mais profondément désirable, pour réconcilier l'entreprise avec les limites planétaires.