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Tout est pétrole — L'Europe piégée par sa dépendance

Analyse de la stagflation, du choc énergétique et des stratégies de résilience territoriale.

Caroline Poiret Domanine

3/20/20268 min temps de lecture

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2026, l'architecture internationale, longtemps structurée autour d'un ordre libéral post-Guerre froide, cède la place à une ère de fragmentation et de confrontation ouverte. Les tensions géopolitiques ne se limitent plus à des escarmouches diplomatiques ; elles se traduisent par des conflits armés intenses et illégitimes : RIP le droit international ou les états souverains, l’heure de la guerre de convenance est revenue. L'embrasement du Moyen-Orient provoque un choc énergétique majeur avec la paralysie du détroit d'Ormuz, voie de passage de 20 % du pétrole et du gaz mondial.

Sur le plan économique, le spectre de la stagflation avance à notre rencontre, tranquille et certain de sa destination. À cette instabilité macroéconomique et géopolitique, s'ajoute l'urgence climatique, dont les manifestations physiques (vagues de chaleur meurtrières, inondations dévastatrices, sécheresses prolongées) ne sont plus des projections lointaines mais des réalités installées face à notre inaction crasse. Dans ce maelström, l'Union européenne, marché ouvert et pacifié depuis 70 ans, se réveille comme au lendemain d’une longue nuit d’excès et prend poussivement conscience de ces vulnérabilités, structurelles et inextricables.

Car l'année 2026 confirme la fin définitive de l'ordre unipolaire. Le monde est désormais caractérisé par une multipolarité fragmentée où les règles multilatérales sont ouvertement contestées. Selon le Global Risks Report 2026 du Forum Économique Mondial, la "confrontation géoéconomique" est identifiée comme le risque principal susceptible de déclencher une crise mondiale majeure.

Les dépendances économiques, autrefois perçues comme des vecteurs de paix par le commerce, sont aujourd'hui exploitées comme des armes stratégiques. Le contrôle des terres rares, des semi-conducteurs et des minéraux critiques définit les nouveaux équilibres de pouvoir.

L'économie mondiale est frappée de plein fouet par le choc énergétique provoqué par la guerre en Iran. Si les États-Unis font preuve d'une certaine résilience et que la Chine tente de gérer son essoufflement industriel, l'Union européenne, très dépendante des importations d'énergie, est en première ligne. Les prévisions de croissance pour l'UE, déjà modestes autour de 1,4 % pour 2026, sont revues à la baisse, la stagflation s’installe bien que nos politiques refusent de la nommer (stagnation économique et inflation élevée). Les modèles économiques estiment qu'un conflit prolongé au Moyen-Orient, maintenant le pétrole à un pic d'environ 120 dollars le baril (20/03 : 108 dollars) pourrait amputer la croissance du PIB réel américain de près d'un point et faire grimper l'inflation à près de 2,8 % dans la zone euro. Ce scénario place la Banque Centrale Européenne face à un dilemme qui ne résoudra rien à moyen ou long terme, relever les taux d'intérêt pour combattre l'inflation au risque d'étouffer définitivement la croissance, ou maintenir des taux bas au risque de laisser l'inflation s'enraciner...A choisir.

Parallèlement, la fragmentation du commerce mondial s'accentue. Les chaînes d'approvisionnement, autrefois optimisées pour l'efficacité (just-in-time), doivent désormais intégrer la géopolitique comme facteur de risque principal. Les entreprises font face à des menaces multiformes : nationalisme des ressources (restrictions d'exportation chinoises sur les terres rares), cyberattaques étatiques ciblant la logistique maritime, et volatilité extrême des prix des matières premières...

Le tout dans un contexte initiale tendu, d’ailleurs, il est probable de « ceci explique cela ». Les convives autour de la table sont affamés et le gâteau se réduit chaque jour un peu plus.

L'année 2025 a été marquée par des événements météorologiques extrêmes d'une intensité sans précédent en Europe : vagues de chaleur meurtrières dans le Sud, sécheresses prolongées affectant l'agriculture, et inondations catastrophiques. Les événements de l'été 2025 pourraient coûter à l'Europe jusqu'à 126 milliards d'euros de pertes d'ici 2029, affectant particulièrement l'Italie, l'Espagne et la France. Sans mesures d'adaptation drastiques, l'Agence européenne de l'environnement prévient que l'UE pourrait perdre jusqu'à 7 % de son PIB d'ici 2050 et la cours des compte l’estime 11.7%... bref, ça va baisser.

Avec de tels perspectives, je me demande comment les prêcheurs de la croissance parviennent encore à trouver leur La...

La pression sur les ressources naturelles s'intensifie également à l'échelle mondiale. L'épuisement des eaux souterraines menace la sécurité hydrique et alimentaire de centaines de millions de personnes.

Justement, les personnes, parlons en... Car les crises convergent pour exacerber les fractures sociales. L'inflation énergétique frappe de plein fouet les ménages les plus vulnérables. En 2025, plus de 41 millions de personnes dans l'UE, près d’une personne sur 10 n'avaient pas les moyens de chauffer et 16 % de la population française a eut recours aux aides alimentaires, 1 sur 7.

Ce climat d'incertitude engendre de nouvelles formes d'engagement politique. Face à l'inaction perçue des gouvernements, la désobéissance civile se normalise et les extrémes politiques se frottent les mains, capitalisant sur la peur et sur la colére.

Voilà pour le contexte global...

Coté énergie, en 2025, le pétrole domine à près de 36 % et le gaz à 22 %, une énergie liquide et stockable sans laquelle l’ensemble de notre modèle de vie s’effondre. Avant 2022, la Russie fournissait près de 40 % du gaz européen. La guerre en Ukraine a forcé un découplage rapide, faisant de la Norvège le premier fournisseur par gazoduc (32 % des achats). Cependant, pour compenser, l'UE s'est massivement tournée vers le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), principalement des États-Unis et du Qatar. Cette réorientation a transformé une dépendance régionale en une exposition directe à la volatilité du marché mondial. Avec la crise au Moyen-Orient, l’arrêt de la production qatarie a suffi à faire bondir les prix du gaz TTF de près de 50 % en quelques jours.

Notre approvisionnement en matières premières et notre industrie dépendent à 100 % de pays qui sont de plus en plus hostiles à l'Europe.

Vous me répondrez peut-être : Nucléaire, certes… Si l'énergie nucléaire offre une électricité pilotable et bas-carbone, elle est aussi dépendante que le reste: nous importons la totalité de l'uranium naturel, majoritairement à la Russie.

Et nos modes de vie sont aussi dépendant pour la Matière. Par exemple, la transition vers la neutralité carbone (véhicules électriques, ENR…) et la numérisation de l'économie exigent des quantités pharaoniques de métaux spécifiques : lithium, cobalt, cuivre, nickel, terres rares. Selon la Cour des comptes européenne, l'UE dépend de Pékin pour 97 % du magnésium, 71 % pour le gallium, et près de 100 % pour les terres rares lourdes, indispensables à la fabrication des moteurs électriques

Petits exemples trés concrets :

· Le Lithium , l'or blanc de la "Croissance verte "est indispensable aux batteries. Mais la production est concentrée en Australie, au Chili et en Chine. En 2026, face à une demande tirée par les véhicules électriques et le stockage stationnaire, le marché fait face à un déficit d'offre et donc, une flambée des prix.

· Le Cuivre, fondamental pour l'électrification a vu son prix atteindre des sommets fin 2025 . Cette hausse est due à un sous-investissement chronique dans les mines, aggravé par des sécheresses au Chili et au Pérou et une demande mondiale insatiable.

La Chine a parfaitement compris l'avantage géopolitique que lui confère sa position dominante sur l'ensemble de la chaîne de valeur (de l'extraction au raffinage). En restreignant l'exportation de certains métaux, Pékin utilise le "nationalisme des ressources" comme une arme de coercition économique pour riposter aux barrières commerciales occidentales et consolider son avance technologique.

Cette double dépendance (énergétique et matérielle) engendre des vulnérabilités profondes qui menacent la zone Euro :

  • Vulnérabilité macroéconomique : L'exposition aux chocs de prix de l'énergie et des métaux agit comme une taxe prélevée par l'extérieur sur l'économie européenne. Elle alimente l'inflation, réduit le pouvoir d'achat des ménages et ampute les marges des entreprises. Face à des concurrents américains bénéficiant d'une énergie domestique bon marché (gaz de schiste) et de subventions massives (IRA), ou face à une industrie chinoise subventionnée contrôlant ses approvisionnements, l'industrie européenne cours le déclassement et la désindustrialisation.

  • Vulnérabilité géopolitique et risque de chantage : La dépendance asymétrique offre aux pays fournisseurs un levier de pression politique. Que ce soit la Russie avec le gaz ou l'uranium, la Chine avec les terres rares, ou même les États-Unis avec le GNL et les garanties de sécurité, l'Europe voit sa liberté d'action diplomatique fondre telle une Peau de chagrin.

  • Fragilisation de la transition écologique : C'est le paradoxe européen : pour s'affranchir des énergies fossiles importées, l'UE doit déployer massivement des technologies propres qui nécessitent des matériaux qu'elle doit... importer.

Dans ce contexte européen et mondial particulièrement tendu, la France doit finir par comprendre :

l'économie est un sous-produit de l'énergie!!!!

Face à cette réalité, la seule réponse viable n'est pas une gestion conjoncturelle de la crise, mais une transformation structurelle de l'économie. C'est l'objet du Plan de Transformation de l'Économie Française (PTEF) proposé par The Shift Project : une feuille de route détaillée pour décarboner l'ensemble des secteurs (industrie, agriculture, bâtiment, transports) en réduisant massivement la consommation d'énergies fossiles. L'enjeu, comme le martèle Jancovici, est d'électrifier tous les usages possibles pour substituer une énergie pilotable et souveraine (le nucléaire et les renouvelables) à des importations coûteuses et instables. La crise de 2026 ne fait que souligner l'urgence de mettre en œuvre ce plan, non plus comme une option, mais comme une stratégie de sécurité nationale.

Là où l'analyse énergétique pointe une dépendance, Arthur Keller voit la fragilité d'un système entier.

La paralysie soudaine des flux logistiques mondiaux, agricoles et industriels montre que des chaînes d'approvisionnement à flux tendu sont incapables d'absorber des chocs d'une telle magnitude. Keller postule qu'il faut se préparer à des crises d'une nature imprévisible en organisant la résilience par temps calme. Plutôt que de chercher à optimiser un modèle mondialisé défaillant, il prône une stratégie de résilience territoriale : relocaliser les productions essentielles (alimentation, santé), créer des stocks stratégiques locaux, et renforcer les coopérations à l'échelle des bassins de vie pour garantir les besoins fondamentaux même en conditions dégradées.

Nous connaîssons à présent la direction que prend l’histoire et nous avons le pouvoir et le devoir de construire des solutions locales pour sécuriser nos besoins vitaux et sortir de cette dépendance qui nous étouffe

Cette crise énergétique n'est que le symptôme de notre folie collective : croire que ce modèle de croissance prédateur, fondamentalement incompatible avec les limites planétaires pourra perdurer.

La flambée des prix de l'énergie n'est pas le problème ; le vrai problème est un système qui nécessite une telle quantité d'énergie pour perpétuer la destruction.

Nos incertitudes et nos angoisses sont une opportunité de questionner radicalement les finalités de notre société et de reconnaître que la seule voie soutenable est une bifurcation vers un modèle qui respecte le vivant, quitte à remettre en cause le dogme de la croissance infinie.

L'impératif pour l'Union européenne n'est plus d'optimiser ses coûts, mais de bâtir une souveraineté résiliente, notre capacité à maîtriser les interdépendances, chacun à notre échelle.

Allez les amis, courage, cette epoque, nous devrons la vivre vaille que vaille.