L'objectif n'est plus d'être performant aujourd'hui, mais de s'assurer d'exister encore demain pour pouvoir l'être.

Trente milles ans d'anxieux

Retour aux sources pour comprendre un état de base sur les comportements humains

NAVIGUER LES VENTS CONTRAIRES

caroline Poiret Domanine

4/21/20264 min temps de lecture

Le cerveau humain est fondamentalement équipé pour s'inquiéter. Nos équipes ne sont pas fragiles. Elles sont humaines. Et l'humanité, depuis ses origines, a survécu grâce à l'inquiétude: nous sommes les descendants de 300 000 ans d'anxieux.

Avant d'être cet homme moderne hors sols, nous sommes des primates. Et les primates qui ont survécu n'étaient pas les plus forts ni les plus courageux, c'étaient les plus méfiants.

Nous sommes donc les descendants de centaines de générations d'anxieux.

Notre cerveau (système limbique, amygdale et gouvernance instinctive)  est une machine à détecter les menaces,  toujours en alerte, jamais vraiment au repos. C'est le logiciel qui nous a amenés jusqu'ici, ainsi en va t'il de notre nature.

Cet équipement est donc optimale pour la menace proche, physique et immédiate; pas pour le bruit mondial. Un prédateur qui surgit, une agression qui s'approche, une famine visible dans les champs; le système d'alarme mobilise en quelques millisecondes toutes les ressources du corps  ( adrénaline, cortisol, accélération cardiaque, attention focalisée )  pour fuir, combattre ou se figer. Le danger passe. L'alarme s'éteint. L'homéostasie revient. 

Or, l'homo economicus contemporain, hyper-connecté est generalement protégé de la violence directe. L'époque moderne nous offre une sécurité physique et alimentaire sans précédent et nous expose à des menaces globales et complexes, ingérables: notre cerveau n'a pas été mis à jour.

LE PARADOXE DE L'ÉPOQUE

L'humain moderne reçoit en permanence un flux d'informations sur des menaces d'une ampleur existentielle, une epoque sans précédents:  guerre, effondrement climatique, pandémies, crises économiques systémiques. Face à de telles menaces, nous instinct indivuels ne pésent pa bien lourd.

Le cerveau primitif interprète ces signaux exactement comme il interprétait l'approche d'un prédateur, il déclenche l'alarme mais il n'y a rien à fuir, rien à combattre, rien à tuer. L'alarme se déclenche donc en boucle, sans jamais s'éteindre vraiment. C'est l'épuisement chronique de notre époque.

Cet état d'alarme permanent génère des comportements prévisibles et souvent mal interprétés par les managers :

  • La résignation et le désengagement émotionnel, la démission silencieuse . Ce n'est pas de la paresse. C'est une réponse du système nerveux à une menace trop grande pour être traitée : l'inhibition, le « faire le mort » évolutif. La fatigue de l'apocalypse, décrite par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, est exactement cela : l'épuisement de se préparer à un effondrement dont on ne voit pas le bout. 

  • La baisse de motivation et les dépressions, quand la peur directe n'est jamais activée (pas de prédateur à combattre) mais que le stress de fond est constant, le cerveau ne trouve pas de circuit de résolution. L'énergie tourne à vide, la dopamine se raréfie, le sens disparaît.

  • L'attraction vers les pensées extrémistes, les idéologies radicales offrent quelque chose que le cerveau anxieux réclame désespérément : de la certitude, un ennemi clairement identifié, un groupe soudé qui apporte de la sécurité. Elles sont neurologiquement rassurantes, même lorsqu'elles sont factuellement fausses ou moralement problématiques. 

  • Les addictions, alcool, écrans, substances, comportements compulsifs. Toutes sont des tentatives du système nerveux de court-circuiter l'alarme, de s'octroyer quelques heures de répit. 

  • La défiance généralisée et la tension interpersonnelle, quand la gouvernance grégaire est déstabilisée (la perception que « les règles sont truquées, les chefs sont des prédateurs »), la méfiance envers toute autorité devient la norme de base. Le manager hérite de cette défiance sociétale, même s'il ne l'a pas générée.

ÉCLAIRAGE PHILOSOPHIQUE — MARC AURÈLE

L'Empereur-philosophe stoïcien avait compris quelque chose que les neurosciences ont confirmé deux mille ans plus tard :

« Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les opinions que nous formons sur les choses. » (Épictète, Manuel, I.5, repris dans les Pensées de Marc Aurèle.)

Le cerveau anxieux ne réagit pas à la réalité mais à sa représentation de la réalité. Ce qui ouvre un espace d'action : non pas sur le monde, mais sur le prisme par lequel on le lit. C'est la porte d'entrée du management conscient.

Vous, Manager, de là où vous trouvez, vous avez un pouvoir d'action réel...

Face à des menaces aussi lointaines et aussi prégnantes, et alors que les figures traditionnelles d'autorité (État, institutions, famille) s'érodent, le collectif de proximité devient le dernier espace sécurisant où l'être humain peut retrouver du sens, de la confiance et du pouvoir d'agir.

L'équipe n'est pas un rouage de l'organisation. Elle est une communauté humaine qui répond à des besoins évolutifs fondamentaux : appartenance, statut, coopération face à la menace. Et le manager — Vous — est au cœur de ce dispositif. 

La mission première est de créer les conditions dans lesquelles des cerveaux apeurés peuvent désactiver leur alarme le temps de travailler ensemble. Chaque geste de confiance, chaque transaction sincère, chaque invitation à la nuance est un acte anti-anxiogène — et paradoxalement, un acte de performance durable.

JE SAIS, VOUS ETES PRIS EN TENAILLE...
Avant de réguler le climat de l'équipe, encore faut-il reconnaître le vôtre. D'un côté, des objectifs d'entreprise qui peuvent entrer en contradiction avec vos valeurs sociales ou environnementales — injonctions de croissance dans un monde aux limites physiques visibles, discours RSE qui peine à se traduire dans le réel, pression de performance pendant que certains collaborateurs traversent des crises personnelles profondes. De l'autre côté, des équipes épuisées, méfiantes, cherchant du sens là où tout semble flou.

Cette tenaille est réelle. Elle n'est pas un signe de defaillance; Elle est le signe de la complexité du monde réel mais c'est bien vous qui avez dés à présent la main pour choisir ce que vous en faîtes.