Comment rester capables ensemble dans un monde qui devient moins prévisible, moins stable et moins garanti ?

Dans le monde

Comment la canicule nous rappelle que le monde n'est pas une chose...

ON S'HABITUE À TOUT...OU PAS

Caroline Poiret Domanine

7/10/20264 min temps de lecture

La troisième canicule de l’été est là. Encore une me direz-vous et le mot commence déjà à s’user en bouche.

Canicule... Comme un meuble qu’on aurait déplacé dans la pièce et auquel le corps finit par ne plus se cogner. On ferme les volets, on remplit les gourdes et on prend des nouvelles des personnes fragiles.

Les médias y vont de bon train, commentent les températures comme on commenterait une performance sportive : 38, 40, 42,3 °C... Et sur les reseaux, l'idéologie qui utilise les faits à charge ou à décharge, la polarisation, le camps des gentils et des méchants.

Et dans les deux camps, un levier commun qui maintient souvent les causes à distance.

La canicule comme un phénomène météo ou climatique, une anomalie thermique, un épisode intense et étendu.

Ce vocabulaire est evidemment nécessaire, il faut bien nommer les choses. Mais je lui trouve aussi un effet étrange : il continue de parler du monde comme si le monde était dehors.

Dehors, la température monte. Dehors, les sols sèchent. Dehors, les forêts brûlent. La canicule est dans les corps qui s'epuisent, les sols qui craquent, dans les animaux qui meurent. 

Mais ces canicules successives n’arrivent pas que dans notre décor,  elles arrivent à la relation.

Je vais vous parler de Martin Buber, qui a distingué deux grandes manières d’entrer en relation avec le monde. Le Je-Tu, qui reconnaît une présence, une altérité, quelque chose avec quoi une relation est possible. Et le Je-Cela, qui transforme ce qui est devant soi en objet, en chose, en ressource, en service eco systémique.

Et c'est ici que le glissement est en train de s'opérer chez certaines personnes. Tant de facteurs nous on poussé à entretenir un rapport Je-Cela avec la nature, mais à présent, dans la douleur et la peur, la relation, glisse vers le Je-Tu. Car une forêt n'est pas qu'un stock de bois, un puits de carbone ou un espace récréatif. Une rivière n'est pas qu'une ressource hydraulique, un defis d’aménagement ou une voix de communication. La chaleur extréme nous explique qu'il sont autre chose...

Dans le Je-cela, nous nions la relation, sans même le formuler. La nature est quelque chose qui nous entoure sans nous traverser. Même notre lexique en est imprégné comme s’il y avait un centre humain, puis autour de lui un contexte plus ou moins favorable.

Le mot est révélateur : Environnement, ce qui environne, ce qui est autour, ce qui n’est pas nous.

Mais la chaleur de mai, de juin et à présent juillet se moque de cette ligne imaginaire de séparation. Elle entre dans les infrastructures, dans les corps et dans les tensions sociales. Elle fait fondre la fiction du dehors et le monde cesse brutalement d’être un Cela. Non par reconnaissance volontaire mais parce qu’il revient par le corps, il nous atteint par la peau.

Il fait chaud, trop chaud, nous sommes vunérables alors notre environnement devient fugacement un Tu qui nous agresse. Mais en une fraction de seconde, le cerveau fatigué par toutes ses nuits sans repos peine à relier cette expérience immédiate à l’architecture longue de la crise.  Notre champ attentionnel est rétrécit par tout ce bruit qui hurle à nos oreilles... Et bientôt, l'habitude, aprés la première canicule qui alerte, la deuxième qui inquiète, la troisième commence déjà à trouver sa place dans l’agenda.

On apprend à fonctionner, temps que ça marche et l’adaptation pratique devient une anesthésie symbolique. On s’habitue à tout...

Le Je-Tu appris dans la douleur revient vite vers le Je-Cela, illusion de maîtrise de ce qui nous échappe totalement. Si la nature est un décor, alors un décor qui se dérègle reste un problème technique. Il faudra mieux isoler, mieux climatiser, mieux irriguer, mieux modéliser, mieux assurer, mieux adapter.

Mais le monde, traité uniquement comme un objet finit toujours par nous rapeller qu'il est bien plus qu'un environnement: notre existence depend de ce que nous avons appris à considérer comme une chose.

Et cette dépendance est difficile à accepter, elle humilie notre récit moderne. Nous avons tellement appris à nous penser comme des sujets autonomes, rationnels, séparés, capables de transformer le réel depuis une position extérieure, que reconnaître notre imbrication ressemble à une régression.

Dépendre d’un climat stable, d’un sol vivant, d’une eau disponible, d’insectes pollinisateurs, de forêts respirantes, de nuits fraîches, cela nous ramène à une évidence que notre culture a passé des siècles à recouvrir.

Nous ne sommes pas posés sur la Terre, nous sommes une de ses formes temporaires.

Nos poumons appartiennent à l’atmosphère. Notre alimentation appartient aux sols. Notre température interne dépend de la température externe. Notre santé mentale dépend de la stabilité du monde dans lequel nous essayons de faire tenir nos journées.

Sortir du Je-Cela signifie tenir ensemble la mesure et la relation et ne pas laisser les chiffres refermer l’affaire dans le registre du pilotage. Derrière 42,3 °C, il y a un territoire qui suffoque et la mort qui se géneralise. Derrière une vigilance rouge, il y a une société qui découvre que sa normalité matérielle dépend de conditions écologiques non acquises.

Se déplacer vers le Je-Tu, ce n'est plus se demander seulement : comment allons-nous supporter cette canicule ? Mais aussi : qu’est-ce que cette canicule révèle de notre manière d’habiter ?

Habiter, c’est reconnaître que ce qui nous entoure nous constitue, que le vivant n’a pas à devenir un problème humain pour commencer à compter. 

Portez-vous bien.

La Loire Photo de Stephane Mahé
La Loire Photo de Stephane Mahé