Comment rester capables ensemble dans un monde qui devient moins prévisible, moins stable et moins garanti ?

Manager, l'équipe se replie? Donne lui un point d'appuie

Pourquoi une équipe rechigne à embarquer et la juste place du manager

NAVIGUER LES VENTS CONTRAIRES

Caroline Poiret Domanine

7/13/20265 min temps de lecture

five men riding row boat
five men riding row boat

Vous l'avez déjà forcement vécu, vous apportez un changement ou un projet et l'équipe se tait, ironise ou se montre défiante.

Naturellement, en ligne droite de vos automatismes naturels et culturels, vous interprètez et vous vous dites que cette opposition merite plus d’explication, plus d’insistance, plus de pression... et vous vous trompez lourdement!

Dans bien des cas, ce n’est pas l’argumentaire qui manque mais les repères stables, la sécurité relationnelle ou le cadre qui manquent à l'appel.

Le temps du management à la papa est passé de mode: en aucun cas vous ne pourrez forcer l’adhésion.

A la place, vous devrez comprendre ce que ce changement touche, nommer les résistances sans culpabiliser, puis rendre le quotidien suffisamment lisible pour que l’équipe retrouve une capacité de coopération.

Résistance ou instinct de protection?

Dans les organisations, le mot « résistance » sert souvent de diagnostic rapide. Une équipe ne participe plus en réunion ? Elle résiste. Un collaborateur répond avec ironie ? Il résiste. Les décisions sont appliquées mollement ? C'est le collectif tout entier qui resiste.

L’opposition existe des temps à autres, assumée, argumentée, parfois même, politique. Mais très souvent, les comportements observés sont moins stratégiques et le silence peut être une manière de ne pas s’exposer; l’ironie, de detenir l’angoisse à distance et la défiance, le signal d'une confiance abîmée.

Imaginons une équipe à qui l’on annonce un nouvel outil de pilotage. Officiellement, tout le monde comprend l’intérêt : mieux suivre les dossiers, éviter les pertes d’information, fluidifier le reporting. Dans la salle, pourtant, personne ne pose de question. Deux personnes plaisantent sur « encore un outil miracle ». Une autre répond qu’elle verra « quand ce sera vraiment stabilisé ». 

Et a vous de trancher : mauvaise volonté!

Sauf que nous vivons une époque de grands changements, et rarement pour du meilleur alors, les individus en situation d’inconfort adoptent des comportements instinctifs de repli ou de défiance, de recherche d’un responsable et de perte de coopération.

...C'est que cette équipe a besoin de retrouver de la sécurité.

L’incertitude réduit la disponibilité cognitive

Un changement n’arrive jamais dans le vide. Il arrive dans des équipes déjà traversées par d’autres tensions : la fatigue, la  polycrise sur le climat, la politique et l'économie, la défiance vis-à-vis de décisions passées.

Lorsque le contexte devient trop flou, le cerveau cherche d’abord à se protéger. Il simplifie, anticipe le pire et se crispe sur ce qu’il connaît déjà. Sous stress, la capacité à coopérer diminue. Le changement n’est alors plus perçu comme une opportunité, mais comme une menace supplémentaire dans un paysage déjà très instable.

Prenons un cas simple. Une direction annonce une réorganisation commerciale et une promesse de « plus grande autonomie ». Sur le papier, le projet semble pertinent mais si les commerciaux ne savent pas encore comment seront répartis les comptes clés, quels critères serviront à évaluer leur performance, leur attention se fixe sur le risque immédiat. Ils n’écoutent plus vraiment la vision car ils sont attentifs à ce qui peut les fragiliser.

Les démarches de transformation échouent rarement parce que les équipes seraient « contre le progrès ». Elles échouent plus souvent parce que le projet arrive sans contenants suffisants : pas assez de clarté ou de confiance.

Et c’est ici que le manager peut pleinement exprimer sa puissance.

Nommer sans culpabiliser

La première responsabilité managériale consiste à nommer ce qui se passe sans accuser les personnes. Dire « vous résistez au changement » enferme immédiatement l’équipe dans une position défensive. Une formulation plus utile serait : « Je vois qu’il y a du silence, des réserves, peut-être de la méfiance. C’est important qu’on regarde ce que cela dit du contexte. »

Cette manière de formuler est droite et claire, elle dit ce qui est. Elle ne transforme pas les émotions en faute professionnelle et permet de distinguer ce qui relève d’un désaccord réel, d’un manque d’information, d’une fatigue ou d’une perte de confiance plus profonde.

Le manager n’a pas à devenir thérapeute. Il a à observer les comportements, à proposer des hypothèses de lecture, puis à créer les conditions d’un dialogue.  Une résistance devient information lorsqu’elle cesse d’être traitée comme un défaut moral.

Concrètement, cela peut tenir en quelques questions simples : « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans ce changement ? », « Qu’est-ce qui vous semble flou aujourd’hui ? », « Qu’est-ce qui doit être sécurisé pour que vous puissiez avancer ? » Ces questions donnent un espace de securité et de stabilité dont la majorité des équipes ont tant besoin à l'heure actuelle.

Cadrer l’opérationnel pour fournir des repères stables

Les signaux nommés sont des repères concrets, une base solide et partagée qui dit ce que l’on sait déjà et ce que l’on ne sait pas encore. Ce qui ne change pas et ce qui change maintenant. Qui décide quoi... Les marges, les acquis, les projections claires, les floux inhérants à un contexte incertains. 

Dans une équipe support, par exemple, l’annonce d’un nouveau processus de traitement des demandes peut créer de la tension si chacun imagine une perte d’autonomie ou une surveillance accrue. Le manager peut alors réduire l’incertitude sans promettre l’impossible : « Pendant trois semaines, on teste ce circuit uniquement sur les demandes entrantes de niveau 1. Les urgences restent traitées comme aujourd’hui. Chaque vendredi, on regarde ce qui bloque et on ajuste. »

Le cadre ne règle pas tout mais il donne une prise à l'equipe, il lui rend son pouvoir opérationnelle car elle qui sait ce que vous ignorez. Ce cadre permet de changer la menace globale en séquence praticable.

Plus le contexte est mouvant, plus le cadre doit être explicite, pas rigide, juste lisible. La stabilité ne viendra plus de la certitude, nous avons changé d’ère et nous devons nous adapter nos modes relationnels .

La stabilité vient souvent de la qualité du séquençage : savoir sur quoi travailler cette semaine, avec quelles priorités, quels arbitrages et quelles marges de manœuvre est essentiel.

Car voici votre rôle: rendre l’action possible et féconde.

L’adhésion vient après la sécurité

On demande souvent aux managers d’embarquer les équipes. Le verbe est à la mode, mais qui souhaite naviguer en pleine tempéte avec un capitaine patibulaire?

On n’embarque pas durablement des personnes qui se sentent menacées, ignorées ou saturées. On peut obtenir une conformité de surface, leur redhition deférente, quelques sourires en réunion, des « oui » de facades qui veulent dire tout autre chose car  l’énergie elle restera sur le quai.

L’adhésion vient d’une expérience répétée, d'une habitude. Quand les tensions peuvent être dites sans sanction, quand les décisions sont cohérentes, quand le manager est clair dans sa posture de soutient, l'equipe embarque, même dans la tempéte. 

L'enjeu n’est donc pas de convaincre plus fort des équipes supposées réfractaires mais de comprendre ce qu’elles tentent de protéger puis de construire avec elles un cadre assez clair pour que cette protection ne soit plus nécessaire. 

Une équipe qui se replie, c’est parfois une équipe qui attend qu’on lui rende les conditions minimales de la confiance, de la lisibilité et de l’action.